Sujet pour le prochain Ministre de la Santé, au coeur du problème du "trou de la sécu": les français et les médicaments. On ne dit plus métro, boulot, dodo mais "métro, boulot, dopage" (EPO pour la rime et les sportifs qui ne prennent pas forcément le métro..mais pas d'égarements). L'interview de Michel Hautefeuille est riche d'enseignements et donne à réfléchir.
L'essor d'Internet va-t-il "démocratiser" l'accès aux produits psychoactifs, hallucinogènes, stimulants ?
Bien sûr. Internet va accentuer la diffusion mondiale de ces produits. Déjà, hormis la cocaïne et l'héroïne, vous pouvez quasiment tout vous faire livrer en France en quarante-huit heures grâce à Internet : médicaments licites, illicites, champignons hallucinogènes, graines de toute nature...
Comment voyez-vous évoluer l'utilisation de ces molécules ?
Je pense que leur utilisation va être exponentielle. C'est pourquoi j'évoque dans mon livre l'idée de l'"Homo syntheticus", une caricature des tendances actuelles : quelqu'un pharmacologiquement programmé, et pour lequel, à chaque moment de la journée, existerait un produit adapté. Certaines personnes fonctionnent déjà comme cela. Elles se réveillent, prennent leur cocktail vitaminé ou leurs anabolisants, puis des excitants de plus longue durée, enfin, en rentrant le soir, quelque chose pour se décontracter, puis pour dormir... Le lendemain, elles redémarrent. Cette tendance a pris ancrage il y a quelques décennies, et il n'y a aucune raison qu'elle s'arrête.
Ne s'agit-il pas d'usages marginaux ?
Le nombre de ces personnes, certes limité, est difficile à évaluer, car il relève du chiffre noir implicite aux pratiques clandestines. Mais on constate une tendance lourde, notamment dans le monde du travail. En consultation à Marmottan, on voit de plus en plus de salariés sous antidépresseurs et anxiolytiques, qui ont forcé les doses prescrites, avant pour certains d'utiliser des amphétamines. On entre dans ce que j'appelle le "dopage au quotidien" : comme les sportifs, ces salariés prennent des produits pour rester dans la compétition. Un salarié gorgé de caféine haut dosage ou d'excitant est performant, il assure. Tout le monde sait qu'un certain nombre d'entre eux se chargent, mais tant que cela fonctionne, le milieu professionnel ferme les yeux.
Comment expliquer cette évolution ?

Depuis les années 1980, le médicament a perdu son statut un peu magique et sa référence directe à une maladie et à un traitement. Ce changement est incarné par le Prozac, un antidépresseur devenu quasiment à la mode. On sait aujourd'hui que le nombre d'utilisateurs de ces produits est bien supérieur aux personnes cliniquement déprimées. Ce changement arrange bien les laboratoires car de nouvelles formes de dépendance s'installent.
Cette évolution repose sur une triple logique : le premier axiome, c'est qu'à tout tracas du quotidien correspond une réponse pharmacologique. Le second, c'est que tout écart par rapport à la norme est considéré comme pathologique parce que socialement inacceptable. Il est devenu insupportable de côtoyer des personnes déprimées, colériques ou même en deuil. Enfin, nous baignons dans une obligation de performance qui est une exigence totale. Il faut être performant au boulot, dans sa vie sociale, affective, sexuelle. Nous avons même une obligation de bonheur avec une confusion entre le bonheur et les outils pour y accéder, ce qui explique pour partie la frénésie de consommation actuelle.
Quelles vont être les prochaines molécules consommées ?
De nombreux laboratoires travaillent sur des produits de confort : des molécules que pourrait prendre quelqu'un en bonne santé, juste pour améliorer son vécu quotidien. Les prochains produits vont concerner le maintien de la forme, la conservation de l'énergie, l'antivieillissement... en relation avec l'exigence de performance.
Les pharmacologues devraient ensuite réussir à mettre sur le marché des molécules efficaces sans entraîner d'effets secondaires, notamment en termes de dépendance. Un exemple type est le Modafinil. Prescrit en France contre la narcolepsie, il permet de rester vigilant pendant quarante-huit heures d'affilée, sans effets secondaires et ni dépendance. Cette molécule qui peut être achetée facilement sur Internet, est un produit rêvé pour nombre d'activités sociales. Vu ses potentialités, pourrait-on imaginer, à l'avenir, une compagnie d'assurances reprochant à un conducteur s'étant endormi sur l'autoroute de ne pas avoir pris de Modafinil ?
Peut-on imaginer des usages nouveaux ?
Le domaine des drogues récréatives est en voie d'exploration. Certains produits, comme les hallucinogènes de courte durée, existent déjà. Des chimistes travaillent actuellement sur des produits qui créeraient des illusions ou des modifications de la perception sans les deux défauts des produits existants : des durées d'action longues comme le LSD, et des effets secondaires, comme des retours hallucinatoires. Une molécule assez ancienne, le DMT (diméthyltryptamine), appelé aussi hallucinogène de la pause-déjeuner ou du businessman, donne des hallucinations à la demande, sur trois quarts d'heure, une heure. On pourrait imaginer prendre ce type de produit plutôt que d'aller au cinéma entre midi et deux.
Comment la société va-t-elle accepter cette évolution ?
Bonne ou mauvaise, cette tendance me semble inéluctable. La question est de savoir quand et comment la société va en prendre acte. Nous sommes dans une période intermédiaire où l'idée de médicament de confort fait son chemin, ainsi que celle de l'aide pharmacologique au quotidien. Mais je dirais que jusqu'ici la prise de produits reste utilitaire, donc moralement justifiable, donc acceptable.

Le produit le plus addictogène au monde est le tabac, et celui qui fait le plus de dégâts, l'alcool. Le caractère illicite des produits est très arbitraire et n'a rien à voir avec la dangerosité réelle. Par contre, il semble que ce qui rend un produit illicite, c'est-à-dire socialement inaccepté, soit proportionnel à sa capacité à produire du plaisir. Nous sommes encore très loin de la possibilité de libre usage de produits qui ne créeraient que du plaisir. Même si toute une partie de la société de consommation paraît en faire l'apologie.
Témoignage: Attention, la dépendance médicamenteuse arrive plus vite que ce que l'on peut croire. Et, même sous contrôle médical, il est tellement facile de dépasser les dosages prescrits parce qu'en ce moment "ça va pas très fort". Parfois, il faut savoir endurer (se reconnaitra qui voudra), et j'admire beaucoup ce genre de personnes mais contrairement à ce qu'une majorité d'elles pensent: tout ça n'est pas qu'une question de volonté.
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