Notre pensée occidentale nous pousse à chercher le bonheur sans relâche. La sagesse chinoise, au contraire, invite à se rendre totalement disponible, à oser ne pas agir. Pour "nourrir sa vie" et être au plus près du but, justement sans l'avoir visé. François Jullien est philosophe et sinologue, il est aujourd'hui professeur à l'université Paris VII-Denis-Diderot et dirige l'Institut de la pensée contemporaine. FRANÇOIS JULLIEN : Tout le monde, dit-on, aspire au bonheur. Mais l'idée de bonheur, qui paraît la plus commune, est en fait culturellement marquée. Non seulement dans son contenu, mais comme idée. C'est ce que j'essaye de montrer en relisant nos philosophes à la lumière de la Chine. Car le bonheur, c'est se poser des buts, et donc opérer une construction ; toutes nos finalités particulières convergeant vers une finalité suprême. C'est elle que l'on nomme le bonheur. Or, côté chinois, on se désintéresse de la finalité. Le sage vit dans le tao « comme un poisson dans l'eau ». Il ne tend vers rien, évoluant librement, au gré. Sa vie consiste à « flotter » : il demeure toujours en mouvement, mais sans direction projetée ; il est sans destination et même sans aspiration.
Par différence avec l'usage européen du verbe « nourrir » (nourrir son corps ou nourrir son âme), « nourrir sa vie », c'est plus que nourrir son corps ; mais sans pour autant se créditer d'une « âme » à part du corps. En termes chinois, c'est nourrir son énergie, son « capital de vie ». Car « que » suis-je effectivement, si ce n'est un potentiel de vie ? Or comment nourrir celui-ci ? En restant « évolutif », répondent les Chinois, c'est-à-dire en ne laissant pas ma vitalité s'obstruer, s'enliser, stagner (en s'attachant aux choses, aux affects) ; mais en la maintenant « en cours », comme le monde entier est en cours. Cette idée d'être « en cours » rejoint la notion de tao, la « voie ». Car il faut toujours du passage, de la « viabilité ». Nourrir sa vie, c'est entretenir le passage en soi – ainsi par la respiration – pour ne pas laisser sa vitalité devenir inerte, mais la maintenir alerte. Plus j'affine en moi l'énergie, plus je m'anime. Il n'y a pas « âme », mais « animation ».
Il est clair que l'Amour avec un grand A, cette grande fonction si dépensière d'énergie, telle que l'Occident l'a construite et fantasmée, n'a guère de place dans la Chine classique. Car l'amour, c'est de la focalisation, de la fixation, à l'encontre de la libre évolution célébrée par les Chinois. Aucun des grands textes taoïstes ne parle d'amour. Quant au plaisir, c'est un thème dont s'occupent peu les penseurs chinois, ou dont ils se méfient. Du côté confucéen, attaché à la morale, cela va de soi, mais notez bien que ce n'est pas par ascétisme. Car, avant l'entrée du bouddhisme en Chine, on disait qu'il faut « réduire les désirs », mais non pas les éteindre et les exterminer. Il n'y a pas de mal propre au désir, mais le désir porte à la dérégulation ; c'est pourquoi il faut « canaliser » les désirs, les endiguer.
Ma « nature humaine », c'est mon capital de vie, disent les naturalistes chinois. C'est lui que j'ai à entretenir, à ménager, de façon à le maintenir à son plein régime. Exemple : un champ a habituellement tel rendement, mais si vous le divisez en petites parcelles et l'irriguez mieux, il va rendre dix fois plus. Donc, moi aussi, si je sais gérer mon capital de vie, je pourrai vivre beaucoup plus longtemps. Or cette ambition de longévité – à défaut de la croyance en l'immortalité – est essentielle à la pensée chinoise. Les Chinois mettent en parallèle la notion de longévité et celle d'immortalité, parce qu'ils n'ont pas développé une pensée de l'immortalité. Pour eux, il n'y a pas d'âme constituée sujette à survivre. Or, à partir du moment où je pense que ma vie c'est mon capital de vie, l'idée d'entretenir celui-ci pour qu'il dure le plus longtemps possible devient primordiale.
Il est certain que le déclin de l'« âme », en Occident, ainsi que le décrochement vis-à-vis des grandes finalités,
notamment de nos idéaux religieux et politiques, rendent nos contemporains plus sensibles à cette pensée du ménagement du vital et de son plein rendement. Renonçant aux grands élans qui les ont portés, ceux du salut ou de la révolution, les Européens semblent effectivement aujourd'hui se replier individuellement sur leur capital de vie. Nous avons séparé, en Europe, le plan du vital de celui de la moralité (ou de la spiritualité). J'achève cet essai en montrant comment la pensée de l'idéal, en Europe, séparée du vital, avait permis l'affranchissement du politique. En revanche, le lettré chinois, qui n'a pensé que la régulation et n'a pas conçu d'autre monde, de monde idéal, est resté dépendant du pouvoir. Or, l'idéologie de l'« harmonie », continûment célébrée en Chine, se traduit socialement – on s'en doute – par la soumission aux rapports de force. Bref, il y a une fécondité (européenne) de l'utopie, même si celle-ci est – ô combien ! – dépensière d'énergie.






















Grenoble fait partie des villes les plus chères de province. Notamment en raison de sa situation géographique : coincée entre des montagnes, l'agglomération ne peut pas s'étendre. Le prix du mètre carré ne se négocie pas en dessous de 2 500 euros et peut monter facilement à 4 000. «Ceux qui basculaient naturellement il y a dix ou vingt ans vers l'accès à la propriété lorsqu'ils avaient un emploi, une famille, ne peuvent plus le faire aujourd'hui en raison des prix prohibitifs», explique Christian Jouin, secrétaire général de l'association CLCV (Consommation, logement, cadre de vie) de l'Isère.
y a vingt ans, agrandi ensuite, les prix étaient abordables. Ils ont été multipliés par sept depuis. Jean-Louis avoue être très inquiet pour ses trois filles, en âge de prendre leur indépendance. Et pour les jeunes en général. Mais il n'y a pas que les prix du mètre carré qui l'inquiète : «L'accès au logement est en soi un scandale.» 






























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